Un cadre qui tend la main, pour déjouer l’anorexie

L’anorexie mentale est une des maladies les plus déroutantes pour les proches, et aussi pour les soignants. C’est bien pour cela que des formations spécialisées sont nécessaires. Un soin vu comme « bienveillant » peut devenir maltraitant. Oui, vous m’avez bien lue. « C’est trop dur comme objectif », « Il ne faut pas aller trop vite », « en retrouvant le plaisir de manger, ça va marcher », « ça va créer un conflit ». Nous devons connaître la logique de la maladie pour ne pas jouer son jeu en rétropédalant. [ce billet ne se substitue pas à un soin pluridisciplinaire et individualisé].

La « logique » de l’anorexie

Dans un trouble des conduites alimentaires restrictifs type anorexie mentale, il y a quelque chose de fondamental à comprendre : La restriction et les comportements compensatoires sont une réponse logique, face à des angoisses envahissantes, un “symptôme TCA” qui tente de rétablir un fragile “équilibre”.

Logique, car au regard du TCA, c’est 1000 fois pire d’aller vers la guérison. C’est aller vers l’angoisse de grossir et la peur du rejet associée. C’est renoncer à une stratégie de régulation, certes dysfonctionnelle, mais qui est rendue séduisante par la maladie car elle “protège” le patient sur le court terme.

Le projet de soin

Le projet de soin, avec la phase de renutrition, va nécessairement induire des réactions émotionnelles, exprimées ou non, négatives, “appuyant” sur ces angoisses. Là où la maladie va tenter de réduire les quantités et le répertoire alimentaire, dans le soin, nous allons chercher à augmenter, élargir, par une exposition progressive dans un cadre thérapeutique contenant.

Parfois, le simple fait d’évoquer l’ajout d’un aliment, génère au sein du cabinet des pleurs, ou une fermeture qui mérite d’être explorée.

Les soignants ont besoin d’être à l’aise avec ces manifestations, en incarnant stabilité, confiance, courage: y aller avec les peurs du patients. Y aller avec les inconforts du patients, malgré la « non faim » générée par l’anorexie, malgré les inconforts digestifs lir

La suradaptation au TCA : jouer le jeu de l’anorexie sans le savoir

Psycho-éduquer l’entourage sur ce point est indispensable, car ce sont les familles, conjoints, qui se retrouvent au 1er plan des manifestations de ces peurs à la maison.

Il est en effet courant d’observer au sein des familles avec un adolescent souffrant d’anorexie mentale une tendance à l’évitement des conflits, qui amène à une suradaptation au symptôme TCA, renforcée parfois par une meilleure atmosphère transitoire à table.

Repas moins exposant → moins d’angoisses, repas plus enjoué → soulagement vécu par les parents → reproduction du même repas → maintien du TCA

C’est notre rôle d’encourager les familles à l’exposition courageuse.

La « zone de confort du TCA » : une porte vers la chronicisation du trouble

Enfin, il n’est pas rare dans la progression, d’observer un stade où :

  • “ça va mieux” sur le plan somatique, le patient n’est plus “à la porte de l’hôpital”.
  • L’inquiétude des proches a diminué.
  • La maladie s’exprime de façon moins franche : “ça ne me dérange pas de prendre juste un fruit au dessert”. “c’est pas grave de louper cette sortie”.
  • Le sport peut avoir repris car la dispense n’est plus justifiée.

C’est “moins pire”, mais pas “sa meilleure vie”. Quand j’évoque la “zone de confort du TCA”, ça parle à la majorité de mes patients qui traversent cela.

C’est encore une réaction logique face à une réalité non négociable du soin : pas de guérison sans retour à un poids de santé. Rester dans cette pseudo zone de confort a des retentissement variables mais tangibles sur la santé et la qualité de vie de la personne souffrant du TCA. L’enjeu reste important.

La famille peut avoir retrouvé elle-même un second souffle dans un long parcours de soin, et ne plus voir l’intérêt de poursuivre un soin aussi régulier. La maladie est opposante au soin pour prendre ses aises.

Pour autant, il reste un bout de chemin à parcourir pour retrouver une qualité de vie satisfaisante : de la liberté, du lien social, pouvoir incarner son corps sans l’emprise de la maladie.

Sauf que c’est souvent une des périodes les plus fragiles sur le plan psychologique : l’exposition, à un poids qui a progressé, encore difficile à accepter. Cela demande un espace sécurisant pour avancer, et donc de poursuivre un soin pluridisciplinaire sur la durée.

Redonner du sens au soin : soin bientraitant ou maltraitant ?

Quelque soit l’étape du soin, la même question se pose : le soin est-il bientraitant ou maltraitant ? Cette question m’obsède ! Suis-je, moi, en tant que diététicienne, dans la proposition d’une exposition courageuse bien dosée pour le patient, ou en train de réagir aux p(l)eurs qui se manifestent avec la tentation de rétropédaler ? Est-ce que l’objectif proposé correspond à un effort rentable ? Permettant de mesurer une amélioration, que ce soit le poids, plus d’énergie, plus de liberté dans le comportement alimentaire, etc.

Activer la compassion me permet d’être présente à ce qui s’active chez moi et chez le patient. Partager mes valeurs de soignante de façon authentique est précieux pour augmenter l’engagement :

Brèves de consultation :

Parents : « Je crois que cet objectif d’inclure du pain et fromage au dîner est trop ambitieux pour notre fille » (face à leur fille qui pleure silencieusement).

Diet : « Seriez-vous d’accord que nous explorions ce qui se passe ? »

La jeune fille exprime que c’est trop dur et les parents qu’il leur est inconfortable de voir leur fille souffrir.

Diet : « J’aimerais vous partager une question qui m’obsède dans mon soin. En lien avec mes valeurs de soignante. Elle est présente à chaque consultation.« 

Les parents expriment de la curiosité.

Diet : « Le soin est-il bientraitant ou maltraitant ? Cet objectif est-il bientraitant ou maltraitant ? A quel moment la bienveillance est maltraitante ? Cela m’obsède car c’est important pour moi d’être dans la bientraitance. Est-ce que j’aide votre fille à avancer contre la maladie ou à jouer le jeu de la maladie ? ». Me tournant vers elle : « Qu’en penses-tu ? »

L’ado : « Oui, c’est vrai, ajouter juste un fruit, c’est jouer le jeu de la maladie. »

Diet : « Si je vous dis « bienveillance », à quoi pensez-vous ? »

Les parents et l’ado citent : gentillesse, présence, écoute, respect…

Diet : « et si j’écris BIEN-VEILLANCE, là, comme ça ? »

Les parents : « Veiller au bien de… notre fille. Nous ne l’avions pas vu comme ça. »

Diet : « super ! La bien-veillance peut être une belle valeur sur laquelle vous appuyer pour aider votre fille à traverser ses difficultés, à agir avec fermeté contre la maladie malgré ses peurs et les réactions qui vont avec. La soutenir dans ses difficultés sans renoncer face à la maladie. Quel objectif est bientraitant pour votre fille pour cette semaine ? »

Les parents : « inclure le pain et fromage. On va faire du mieux qu’on peut pour t’aider contre cette sale maladie, ma chérie. »

Ce que j’évoque ici est valide dans le soin des adultes et des autres TCA : boulimie, accès hyperphagique, etc. Evidemment, chaque situation est unique et un soin est bien ou mal-traitant dans un contexte donné. En phase de dénutrition d’anorexie, par exemple, encourager à écouter sa faim est mal-traitant, et bien-traitant quand le corps est réparé et apprend à se réguler.

La posture du soignant : un cadre qui tend la main

Les soignants ont eux aussi besoin de trouver un second souffle dans ces soins longs, incarnant la persévérance et cultivant l’espoir. Questionner ce qu’induit notre posture est important. Continuer d’exposer, jusqu’au bout, en faisant évoluer le soin. Orienter le soin sur un gain de qualité de vie, aller vers une vie qui a du sens à travers une exposition courageuse, sont de puissants leviers qui sont utilisés notamment dans la Thérapie d’Acceptation et d’Engagement (ACT).

Nos patients ont besoin d’un cadre pour guérir de l’anorexie : d’un cadre ferme contre la maladie, qui tend la main vers la personne souffrante.

Cultiver, pour le soignant, des compétences d’autocompassion, le courage comme qualité d’action, et s’appuyer sur ses valeurs, peut être d’un précieux soutien, pour prendre soin de lui dans ces accompagnements. Rappelons que la compassion est une sensibilité à la souffrance d’autrui et la sienne, avec une motivation à la soulager. Cela prend tant de sens dans le soin des TCA.

“La compassion, c’est le courage de descendre dans la réalité de l’expérience humaine”, Paul Gilbert

A retenir : la « pseudo-bienveillance sert le projet de la maladie. Le soin bientraitant dans l’anorexie est un soin qui va contre le symptôme, dans un cadre contenant, sécurisant.

 

Si vous me découvrez ici : mes multiples casquettes pro sont en signature de ce billet… et je suis aussi une maman de 4 enfants, qui a le goût de l’aventure en famille et une passion pour tout ce qui est fermenté !

____
Erika Fournel – Consultations en diététique comportementale & sessions de groupes
« De quoi ai-je besoin ? »
❤️‍🩹 Apaiser la relation à l’alimentation et au corps
🫴Diététicienne spé TCA
🧘🏻‍♀️Instructrice des programmes MSC d’autocompassion & ME-CL d’alimentation en pleine conscience + Body Project

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2 réponses

  1. Trop bien Erika ! Je découvre ton b log avec cet article. Une question que je me suis souvent posé e dans le cadre de mon travail, mais aussi dans l’accompagnement en fin de vie. Bien veillance , c’est cela la bonne formulation!

    1. Merci Marie-Claire pour ton retour. Il m’arrive de mettre des articles plus approfondis sur le blog, qui ont l’avantage de rester de façon pérenne, alors que les réseaux sociaux nous les font bien vite oublier !

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