Transmettre des conseils alimentaires : un exercice de flexibilité psychologique pour le diététicien… modélisant pour le patient ! Un billet écrit pour les pro, mais qui peut amener chacun à se questionner sur son rapport aux conseils alimentaires.
Comprendre le contexte du patient
N’oublions pas que nous, diététiciens, sommes des professionnels de la nutrition. Une approche comportementale n’exclue pas de donner des conseils alimentaires, au contraire ! Et en même temps, ce n’est pas un acte banal.
Des conseils, oui ! En adaptant la façon de le transmettre selon :
- Le projet du patient
- Son histoire alimentaire, son contexte de vie
- Sa relation à l’alimentation
- Son anxiété, son sentiment de sécurité
- Son niveau de flexibilité psychologique: ACT quand tu nous tiens…
Quelques situations cliniques pour comprendre
Voici des cas classiques rencontrés en consultation spécialisée TCA
Note : les cas présentés (modifiés pour respecter l’anonymat) sont représentatifs de ceux que nous pouvons recevoir. Les pro croisés dans l’histoire du patient ne sont pas forcément des diététiciens, parfois le patient ne sait plus précisément qui il a consulté dans le passé : dans le monde de la nutrition c’est le gros bazar pour s’y retrouver. « Diététicien ou nutritionniste ? Je confonds ».
Cas #1 :
Aurélie souhaitait perdre quelques kilos à 14 ans suite à des moqueries au collège. Elle a reçu des conseils pour rééquilibrer son alimentation en ajoutant des couches successives de “règles” un diagnostic de SOPK venant s’inviter à ses 17 ans. De tempérament anxieux et perfectionniste, elle a tout intégré à la lettre, et ressentait de la culpabilité au moindre écart. Les aliments sont devenus « bons » ou « mauvais », les repas « équilibrés » ou « du n’importe quoi ». Les féculents et produits sucrés ultra limités. Alternance de restrictions et compulsions alimentaires.
A 48 ans, souffrant d’obésité, elle explique ne plus savoir comment perdre du poids alors qu’elle dit « faire attention ».
Cas #2 :
Les parents de Paul sont inquiets du léger surpoids relevé par le médecin. C’est un ado de 16 ans qui a toujours aimé la routine et qui planifie minutieusement ses journées. Un plan alimentaire est donné. Paul intègre cela avec une facilité déconcertante dans sa routine, planifie ses goûters « équilibrés ». Il perd du poids. Il passe de plus en plus de temps à choisir les aliments, imposant une liste de course précise à ses parents, devient sélectif sur la qualité des aliments et la composition de ses assiettes. Son comportement alimentaire vire vers l’orthorexie.
A 21 ans, étudiant, il se sent très isolé, sort peu. Il se sent incapable de partager un repas avec des amis.
Cas #3 :
Sandra est diagnostiquée à 31 ans d’un syndrome de l’intestin irritable. Sur les conseils d’un professionnel, elle suit un protocole FODMAP.
Adolescente, elle avait souffert d’anorexie mentale dont elle s’est plus ou moins sortie sans soins spécialisés et ne l’évoque pas lorsqu’elle consulte pour son SII. La phase 1 du protocole lui permet de soulager ses symptômes digestifs, et « petit bonus », elle a perdu 2kg ! Elle retrouve l’euphorie du contrôle. Elle reste coincée avant la phase de réintroduction des aliments, et commence à développer des carences, et rechute dans son anorexie.
Ce sont des cas représentatifs des situations dégradées que nous rencontrons au cabinet des années plus tard, en consultation TCA.
Transmettre des conseils : tout sauf banal !
Transmettre des conseils alimentaires n’est pas un acte banal ! Et pourtant, combien de lecteurs ici ont un jour reçu une « feuille de conseils » tendue en fin de consultation ?
Cela se construit avec le patient, pour les transmettre de façon adaptée, tenant compte de :
- sa pathologie et le degré d’urgence
- les éventuels TCA, sa relation à l’alimentation
- sa relation au corps
- sa capacité à intérioriser un conseil comme un repère à contextualiser plutôt qu’une règle rigide
- ses représentations autour du soin diététique
Il y a parfois des indices, palpables dans le langage utilisé par le patients, invitant à creuser tel ou tel aspect, le vécu passé ou actuel.
Réparer le comportement alimentaire : une priorité
Réparer le comportement alimentaire est souvent prioritaire, avec une réalité complexe. Exemples :
- Il est prioritaire de retirer le gluten de l’alimentation d’un malade coeliaque.
- Il est parfois judicieux de différer la mise en place d’un protocole FODMAP ou autre.
- On peut aussi, au sein et en parallèle d’un soin destiné à travailler la relation à l’alimentation, poser les bases de repas équilibrants, nourrissants et prenant soin de la santé.
- On peut avoir besoin de donner des conseils précis à une personne souffrant de TCA pour permettre une renutrition appropriée.
A l’inverse ne donner aucun repère alimentaire peut-être très insécurisant !
Des repères adaptés
Les conseils alimentaires sont logiquement inclus dans le soin diététique, pour être adaptés et transmis de façon adéquate, au bon moment, dans une démarche ETP, tout en travaillant la flexibilité psychologique du patient. Des repères adaptés sont structurants, sécurisants et ont du sens.
Au delà des conseils, notre posture est essentielle: n’oublions pas les représentations véhiculées par notre profession. Le simple fait d’être professionnel de santé nous place en figure d’autorité, qu’on le veuille ou non.
En prenant en compte l’ensemble de ces paramètres, en construisant avec le patient, en nous ajustant, nous modélisons nous-même une forme de flexibilité psychologique !
ACT = Thérapie d’Acceptation et d’Engagement
ETP = Education Thérapeutique du Patient