Prendre soin de soi, de la nouvelle injonction à la nécessité ?

Prendre soin de soi, c’est tout simplement répondre à ses besoins, pour se permettre d’aller bien. Se remettre à sa juste place pour pouvoir ensuite prendre soin des autres. Pourtant, c’est devenu, perçu parfois comme une injonction pesante tant cela nous est martelé, et peut-être aussi en raison de représentations que nous pouvons avoir intériorisées.

Le poids des représentations et des injonctions

Je me souviens de cette patiente, pressurisée par l’injonction du « prendre soin de soi » à toutes les sauces, qui avait tenté en vain d’aborder cela sous un angle rationnel en cherchant des idées… sur Internet, au travers de ces posts ou articles qui pullulent sur ces comptes bien-être souvent déconnectés de nos vies réelles. Et elle est loin d’être la seule dans ce cas !

Ces injonctions, particulièrement lourdes pour les femmes, prennent probablement leur source dans le patriarcat : être une femme/conjointe/mère exemplaire, avec l’idée que prendre soin de soi commence par son apparence physique. « Prends soin de toi, tu te négliges », sous-entendant un devoir d’élégance, est une phrase que l’on peut avoir entendue… dès l’enfance, pour soi ou d’autres personnes. Les femmes sont incitées à aller vers des soins de beauté (maquillage, coiffeur, esthéticienne…) et dépensent d’ailleurs dans ce domaine des sommes importantes… bien plus importantes que les hommes.

Les représentations autour du « prendre soin de soi » dérivent ainsi souvent vers : aller chez le coiffeur, se faire masser, etc. Ou éventuellement « se faire un resto avec les copines ». Quand bien même on élargit l’éventail des possibles pour prendre soin de soi (au delà de l’apparence physique), l’idée que cela prend forcément beaucoup de temps, dans un quotidien souvent inégalement réparti entre les deux sexes reste un obstacle majeur.

Par dessus le marché, avec une charge mentale sensiblement plus élevée que celles de nos congénères masculins, l’équation parait insoluble : comme caser cela dans mon quotidien ? A moins de changer de job, voire d’arrêter de travailler et de partir sur une île déserte (sans enfants, évidemment) ?

Sans compter sur les réseaux sociaux qui font monter la sauce autour du « prendre soin de soi » sans en revenir à l’essence du sujet. On en revient dans une démarche de performance très intellectualisée : 10 idées pour prendre soin de soi, etc.

Une pression qui devient vectrice d’une culpabilité paralysante. « Il faut, mais je peux pas », « Si je le fais, je néglige mon travail/ma famille », « Comment font les autres ?’. Des « il faut » & « je dois », la comparaison, qui pèsent physiquement dans le corps. Qui coupent du corps et donc de notre capacité à ressentir nos besoins !

Une nécessité ?

Je vais vulgariser en simplifiant certaines notions. Notre système nerveux autonome est cette partie de notre système nerveux non soumise au contrôle volontaire : régulation de la pression artérielle, mouvement viscéral, etc. Il comprend 3 parties chez les mammifères :

  • Notre branche sympathique, qui nous mobilise dans nos projets, nous installe dans un état de vigilance et peut nous faire basculer vers des comportements de lutte et de fuite : ce mode de la « survie » lorsqu’elle est suractivée. La pédale d’accélérateur.
  • Notre branche parasympathique, qui permet l’engagement social, la croissance, le soin. La pédale de frein.
  • Une branche « ancienne » du système parasympathique qui nous immobilise en cas de danger tel que nous ne pouvons ni lutter, ni fuir et nous protège d’une autre façon : sidération, dissociation, paralysie… le fameux réflexe archaïque de « faire le mort ».

Pour simplifier, considérons grossièrement les deux branches sympathiques et parasympathique, et un disjoncteur, lorsque la menace est trop grande. On a besoin d’un juste équilibre !

Un déséquilibre nous fait basculer en mode « survie » (lutte, fuite) et cela se traduit au niveau physiologique : augmentation de la tension artérielle, hausse des taux de cortisol, etc. On en a tous fait l’expérience, à des niveaux divers, de (sur)activer notre pédale d’accélérateur. Nous avons alors des stratégies de régulation qui peuvent être saines, et d’autres qui peuvent à moyen ou long terme nous faire du mal, pour ramener un équilibre. C’est là que grignotages, compulsions alimentaires voire crises d’hyperphagie, peuvent survenir, ou d’autres comportements dysfonctionnels. On n’aborde pas tout à fait de la même façon son repas du soir en mode survie après une « journée tunnel » qu’après s’être offert quelques SAS dans la journée !

Le prendre soin de soi ne devrait ni être vu comme une obligation ni comme optionnel : il est fondamentalement nécessaire pour respecter un équilibre physiologique autant que psychologique ! Par l’autosoin, nous activons notre branche parasympathique, ce qui joue aussi sur notre sentiment de sécurité. Se nourrir suffisamment et régulièrement, avec des aliments appréciés, est aussi une façon de prendre soin de soi.

En revenir à l’essence du prendre soin de soi : l’écoute du corps pour cerner ses besoins

Au cabinet, nous explorons cette dimension du prendre soin de soi par différent outils, adaptés à ce qui se présente, après une phase d’auto-observation / autodiagnostic qui peut prendre place pendant et en dehors des consultations.

Voici un exemple d’exploration toute simple que vous pouvez éventuellement faire vous-même. Après avoir lu une 1ère fois ce paragraphe, fermez les yeux et pensez à de petites actions toutes simples comme caresser votre animal de compagnie ou embrasser un proche, prendre une boisson chaude, écouter de la musique, prendre une douche (*)… laissez venir à vous un moment en vous laissant surprendre de ce qui vient. Prenez un moment pour vous imprégner sensoriellement de ce moment en recréant l’univers visuel du lieu associé à ce moment, en laissant revenir des sons, des odeurs, des sensations. Prenez un moment pour observer pensées, sensations, émotions…  observez comment certaines petites choses résonnent dans notre corps. Qu’observez vous ?

(*) ces petites actions du quotidien sont une forme d’autocompassion comportementale lorsqu’elles sont réalisées dans une intention de prendre soin de soi !

Qu’est-ce que l’on peut observer ? ce ne sont que des exemples tirés de mon expérience clinique, de différents formats d’exploration, chacun est unique !

  • « Ouais, ce truc (écouter un morceau de musique), ça ne m’a pas parlé, je suis revenue à un moment où je prenais un café seule au soleil ». Ce qui nous fait du bien, nous nourrit est extrêmement subjectif : il suffit d’entendre la diversité et la richesse de ces répertoires, d’une personne à l’autre. Ce qui nourrit l’un peut laisser insensible une autre personne. Nager ou être dans l’eau peut être un bonheur pour certains et un moment désagréable pour d’autres. Une pause café être un moment de douceur pour certaines personnes alors que son odeur donne la nausée à d’autres. Etc.
  • « En ce moment, je n’ai pas l’énergie pour ça alors que ça me faisait du bien avant ». Ce qui nous nourrit à un moment donné peut nous épuiser ponctuellement, et c’est ok. Par exemple, pour certaines personnes, cuisiner maison va être ressourçant, mais dans certaines périodes paraitre contraignant… pour y revenir ensuite. On peut à l’inverse avoir en horreur l’idée de faire une sieste, et dans certaines périodes, ce sera la meilleure réponse à nos besoins.
  • « De repenser à ce moment là avec mes collègues, je me sens plus léger. En revanche, m’imaginer manger seul me pèse ». Notre ressenti corporel est une sacré boussole pour nous indiquer ce qui nous est bienfaisant, à nous !
  • « C’est la première fois que je fais attention à cela, je n’avais pas remarqué cela alors que je le fais tous les jours ». C’est souvent plus une question de qualité d’attention que de durée, et de connexion à nos sens, d’intention à porter attention : la température de l’eau de la douche, l’odeur d’un savon, le goût du café, la sensation de l’air sur la peau, un éclat de rire, le temps d’une musique, plonger la main dans un paquet de farine ou les pieds nus dans l’herbe, etc. Ces petites choses passent sous le radar dans le tunnel de notre quotidien, alors qu’elles sont déjà là et durent un instant. Pas forcément besoin de chambouler notre quotidien, changer notre regard est déjà un 1er pas.

Aller revisiter le déroulé d’une de nos journées pour aller noter ce qui nous a nourri, ce qui nous a épuisé, peut permettre aussi d’aller plus loin dans notre analyse personnelle : une invitation peut-être à faire de petits ajustements dans son quotidien.

Ces explorations ont parfois besoin d’être guidées car elles peuvent aussi être activantes émotionnellement, et c’est d’ailleurs l’objet d’un travail personnalisé, plus en profondeur.

La métaphore du sachet de thé

La plupart d’entre nous a probablement déjà préparé du thé à partir d’un sachet (à moins de ne pas aimer cela). Typiquement, on fait chauffer de l’eau dans une bouilloire, on la verse dans la tasse dans laquelle attend le sachet.

  • 1ère infusion : l’eau se colore rapidement, les arômes du thé sont prégnants. Puis tiens, je décide de garder le sachet pour une autre tasse.
  • 2ème infusion : je verse de l’eau chaude, puis reprend mon premier sachet. L’eau se colore un peu moins, les arômes sont plus doux.
  • 3ème infusion :  ça commence à devenir fade, je presse sur le sachet pour en tirer le maximum, mais je sais que je devrais changer de sachet.

Le prendre soin de soi, c’est un peu comme ce sachet de thé qui infuse : on peut mettre en place une belle action, en pensant que l’on peut tenir la journée, la semaine, voire jusqu’aux vacances. Au début, on est bien nourri par cette action, puis les effets s’amoindrissent. On presse le sachet, on essaie tant et si bien d’en tirer le maximum, pour « tenir », il n’y a plus rien, plus de « jus ».

Nous avons besoin de renouveler régulièrement, quotidiennement, plusieurs fois par jour, notre sachet de thé et laissant infuser de petites actions, de petits moments, régulièrement, pour nourrir nos besoins et prendre soin de nous. De façon métaphorique, on peut s’imaginer remplir une boule à thé le matin, puis renouveler avec des doses plus ou moins grosses, plus ou moins parfumées au fil de la journée, et voir avec quelles saveurs on souhaite terminer notre journée : comment allez-vous vous y prendre pour recharger votre boule à thé ?

Le prendre soin de soi ne devrait ni être vu comme une obligation, ni comme optionnel : il est fondamentalement nécessaire. C’est aussi une forme d’autocompassion comportementale. Prendre soin de soi toute l’année peut devenir un socle non négociable qui nourrit notre équilibre et vient au service de notre performance (ouhhh le gros mot 🫢 !!). C’est indispensable aussi pour nous aider à réguler nos comportements alimentaires.

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